Une transformation silencieuse devenue centrale
Longtemps marginale, la concentration du secteur vétérinaire français est devenue en quelques années un sujet central pour la profession. Rachats de cliniques, constitution de réseaux multi-sites, arrivée de fonds d’investissement internationaux : le paysage vétérinaire évolue rapidement, au point de remettre en question certains équilibres historiques.
Ce phénomène, largement inspiré des modèles anglo-saxons et scandinaves, suscite des réactions contrastées. Pour certains vétérinaires, il constitue une réponse pragmatique aux difficultés économiques, à la pénurie de main-d’œuvre et à la complexification du métier. Pour d’autres, il représente un risque majeur pour l’indépendance professionnelle, la liberté du conseil et l’organisation territoriale de la médecine vétérinaire.
Un phénomène de concentration désormais mesurable
La concentration du secteur vétérinaire français s’est accélérée de manière significative au cours des cinq dernières années. Environ 1 000 établissements vétérinaires — cabinets, cliniques et hôpitaux — auraient rejoint un groupe sur un total estimé à près de 8 000 structures en France.
Cette évolution se traduit mécaniquement par un changement dans la sociologie de la profession : près de 20 % des vétérinaires exerceraient aujourd’hui au sein d’un groupe, une proportion en forte progression.
Il y a encore une dizaine d’années, la vente d’un cabinet à un groupe d’investissement restait un tabou dans une profession historiquement attachée à l’indépendance et à l’exercice libéral. Ce tabou s’est progressivement levé, sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs : départs à la retraite, difficultés de transmission, exigences croissantes en matière de gestion et attentes nouvelles des jeunes générations.
Une cartographie dominée par une dizaine de groupes structurants
Le paysage français des groupes vétérinaires est aujourd’hui relativement concentré. Une dizaine d’acteurs structurent l’essentiel du marché, parmi lesquels figurent notamment IVC Evidensia, AniCura, VetPartners, Sevetys, Mon Véto, Univet ou encore VPlus, Fovea, Qovetia et le petit dernier en date Veterae.
Ces groupes présentent des profils variés :
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certains revendiquent un actionnariat majoritairement vétérinaire,
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d’autres sont soutenus par des fonds d’investissement internationaux,
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certains privilégient une intégration forte, d’autres des modèles plus décentralisés.
Le phénomène a pris une nouvelle dimension avec l’arrivée sur le marché français, à partir de 2018, de groupes internationaux déjà très implantés en Europe du Nord et au Royaume-Uni. Leur puissance financière et leur expérience du multi-sites ont contribué à accélérer la dynamique de rachat.
Pourquoi la médecine canine est au cœur des stratégies
La quasi-totalité des groupes vétérinaires concentrent leurs acquisitions sur les structures à dominante canine, voire exclusivement tournées vers les animaux de compagnie. Cette orientation répond à une logique économique et opérationnelle claire.
La médecine canine présente plusieurs avantages pour les investisseurs :
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une standardisation relative des actes,
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une homogénéité des pratiques entre territoires,
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une demande soutenue et peu cyclique,
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une meilleure lisibilité des modèles de revenus.
Comme le résume une consultante du cabinet Phylum, « qu’on fasse de la canine à Paris, Toulouse, New York ou Shanghai, le métier est comparable en première approche. C’est plus simple à expliquer aux investisseurs que la médecine vétérinaire rurale, très dépendante des territoires et des filières ».
Cette standardisation facilite la mutualisation des achats, des équipements, des fonctions support et des outils numériques, éléments clés des modèles économiques des groupes.
L’intérêt croissant – et controversé – pour la médecine rurale
Fait plus récent, certains groupes affichent désormais leur volonté d’investir également dans des cabinets à forte activité rurale, voire exclusivement orientés vers les animaux de production. Cette stratégie reste marginale mais suscite une attention particulière.
Dans un contexte de désertification vétérinaire rurale, le monde agricole observe ce mouvement avec inquiétude. Les craintes portent notamment sur un risque de désengagement progressif des territoires les moins rentables, ou sur une réorientation des priorités économiques au détriment de certaines missions sanitaires.
La médecine rurale, plus hétérogène et moins standardisable, pose en effet des défis spécifiques : astreintes, déplacements, revenus plus contraints, forte dépendance aux politiques publiques. Autant d’éléments qui compliquent son intégration dans des modèles purement financiers.
Les modèles économiques des groupes vétérinaires
Les groupes vétérinaires reposent sur des modèles économiques hybrides, combinant logique libérale et logique capitalistique. Le principe général est celui de la croissance externe : acquisition de cliniques existantes, consolidation progressive, mutualisation des coûts.
Parmi les leviers économiques fréquemment observés :
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mutualisation des achats (matériel, consommables, médicaments),
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centralisation de certaines fonctions (comptabilité, RH, juridique),
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investissements facilités dans des équipements lourds,
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déploiement d’outils numériques communs,
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optimisation de la gestion financière.
Pour les vétérinaires cédants, la vente à un groupe peut permettre de valoriser leur outil de travail, tout en continuant à exercer au sein de la structure en devenant salarié. Pour les jeunes praticiens, ces groupes offrent parfois des conditions d’installation perçues comme plus sécurisantes.
Un cadre juridique français sous forte tension
L’essor des groupes vétérinaires s’est heurté à un cadre juridique français historiquement protecteur de l’indépendance de la profession. L’article L241-17 du code rural impose notamment que :
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la majorité du capital et des droits de vote appartienne à des vétérinaires en exercice,
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la détention du capital par des acteurs de l’amont ou de l’aval soit interdite.
Or, selon plusieurs communications publiques de l’Ordre des vétérinaires et des éléments repris par la presse spécialisée, plusieurs centaines de sociétés d’exercice vétérinaire feraient l’objet de procédures administratives ou disciplinaires liées à leur structuration capitalistique.
Parmi elles, plus d’une centaine auraient déjà fait l’objet de décisions de radiation au niveau régional, dont une partie confirmée par les instances nationales, avant recours. À ce stade, plusieurs dizaines d’établissements auraient saisi le Conseil d’État, appelé à se prononcer sur la conformité de certains montages juridiques au regard du code rural.
Droits de vote, droits financiers : une indépendance questionnée
Au cœur des controverses figure la dissociation entre droits de vote et droits financiers. Dans de nombreux montages, l’investisseur limite sa participation officielle à 49 % du capital, tout en acquérant la quasi-totalité des droits financiers.
Les vétérinaires conservent ainsi la majorité des droits de vote, mais l’investisseur perçoit l’essentiel des dividendes et peut disposer de mécanismes de blocage via des pactes d’associés.
Pour les représentants de l’Ordre et certains syndicats, ces pratiques peuvent conduire à une indépendance formelle mais économiquement fragilisée.
La question sensible des investisseurs issus de l’amont et de l’aval
Le profil de certains investisseurs alimente également les débats. À l’échelle internationale, certains groupes vétérinaires majeurs comptent parmi leurs actionnaires des acteurs de l’alimentation animale et de l’agroalimentaire. C’est notamment le cas d’AniCura, détenu par le groupe Mars, et d’IVC Evidensia, dans lequel Nestlé détient une participation minoritaire. Ces configurations soulèvent des interrogations récurrentes sur les risques de conflits d’intérêts, en particulier dans le conseil nutritionnel et sanitaire.
Dans un secteur où le vétérinaire est amené à conseiller des produits, à certifier des pratiques ou à intervenir sur des filières sensibles, la question de l’indépendance du conseil reste centrale.
Ces préoccupations sont d’autant plus fortes dans le monde de l’élevage, où la crédibilité des certifications sanitaires conditionne la confiance du consommateur final.
Une profession profondément divisée
Face à cette transformation, la profession vétérinaire apparaît divisée.
Pour certains praticiens, les groupes offrent une réponse concrète aux réalités économiques et organisationnelles : réduction de la charge administrative, investissements facilités, attractivité accrue pour les jeunes diplômés.
Pour d’autres, ils représentent une remise en cause profonde du modèle libéral, avec un risque de standardisation excessive, de perte de sens et de dépendance financière accrue.
Entre ces deux positions, une majorité de vétérinaires observe avec prudence, consciente que le modèle historique est sous tension, mais soucieuse de préserver les fondements éthiques et sanitaires de la profession.
Quels scénarios pour les années à venir ?
Plusieurs scénarios se dessinent pour l’avenir du secteur vétérinaire français :
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une poursuite de la concentration, avec un encadrement juridique renforcé,
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une clarification du cadre législatif, à la suite des décisions du Conseil d’État,
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l’émergence de modèles hybrides conciliant indépendance clinique et mutualisation,
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une différenciation accrue entre médecine canine et médecine rurale.
Quelle que soit l’issue, la concentration du secteur n’est plus une hypothèse théorique : c’est une réalité structurante, qui continuera de façonner l’organisation, l’économie et l’identité de la médecine vétérinaire en France.
Comprendre pour mieux choisir
Les groupes vétérinaires ne sont ni une panacée ni un péril absolu. Ils constituent une réponse parmi d’autres aux transformations profondes du métier vétérinaire : pression économique, pénurie de main-d’œuvre, attentes sociétales et technologiques.
Pour les praticiens, l’enjeu n’est pas de choisir un camp, mais de comprendre les modèles, leurs implications et leurs limites, afin de faire des choix éclairés, individuels et collectifs.
C’est à cette condition que la profession pourra aborder cette mutation sans renoncer à ce qui fait sa spécificité : l’indépendance du conseil, la responsabilité sanitaire et la confiance du publi












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